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Le Caire : diversité électronique

Le Caire : diversité électronique

Le Caire : diversité électronique

Par Paul Herincx

Depuis quelques années Le Caire fait parler de lui par son electro chaâbi, ou mahraganat, une version plus rythmée du chaâbi créé au début du XXe siècle dans les quartiers populaires d’Alger. Mais la musique électronique au Caire n’existe pas seulement sous la forme du mahraganat. Une autre constellation de jeunes artistes exploite également les possibilités offertes par les machines et les ordinateurs pour s’exprimer par le son.

Issus de parcours musicaux différents, leurs travaux recouvrent des surfaces variées. Certains sont clairement animés par une énergie club, comme Amr Alamy sous l’alias 1127. Plusieurs empruntent des traits à la techno pour les incorporer dans des cadres plus expérimentaux ; c’est le cas d’Amr avec son autre projet Cellar Door et d’Ahmed El Ghazoly (Zuli), en solo ou avec Nader Ahmed (N/A\A) dans leur projet XULI. D’autres comme Muhammed Green (Gast.) ou Bosaina développent des paysages plus ambiants.

Certains artistes travaillent avec des instruments acoustiques comme la guitare en utilisant des textures électroniques. Aya Metwalli oscille entre folk, pop et trip hop et Youssef Abouzeid scuplte des ambiances plus rock dans ses projet Shlomo Casio (avec Zeina Aly) et PanSTARSS. Zuli, Nader et Bosaina forment depuis 2011 le collectif musical Kairo Is Koming (KIK) avec Ismael Hosny (ISMAEL), Hussein Sherbini et Nader. Difficile de coller des étiquettes à leurs projets individuels et communs (Quit Together, Wetrobots, Beautiful Morning). Les membres de KIK explorent des pistes hybrides de la techno au hip-hop en passant par le R’n'B, dans une esthétique très contemporaine et digitale.

Youssef Abouzeid vient juste de sortir Ghaby, Ghaby, Ghaby (Stupide, Stupide, Stupide), le dernier EP de PanSTARSS, son projet alt-rock. Sa musique évolue au fil des sorties mais les voix et les cordes qui se baladent dans une chambre à écho restent des constantes. « Mon amour de la musique vient d’un besoin de créativité. Je me suis retrouvé à faire de la musique à travers plusieurs expériences jusqu’à ce que je rencontre certaines personnes comme Zuli, Nader et Asem. On a des goûts assez proches. C’est vraiment une petite scène, une niche. On m’a initié à de la musique différente, que j’adore maintenant…». Avec le projet Shlomo Casio, il explore des territoires plus électroniques et synthétiques aux côtés de Zeina Aly. « Elle apprend encore l’instrumentation alors je produis tout moi-même. Mais ce n’est pas un travail de producteur, c’est un processus créatif que l’on mène ensemble». Youssef considère Shlomo Casio comme son premier pas vers la dance music, qu’il détestait avant.

La culture du club et des concerts est toujours en pleine construction au Caire. Beaucoup de musiciens ont fait leurs débuts en public au festival 100 Live Electronic et dans les petits espaces artistiques du centre-ville comme 100 Copies Music Space et le théâtre de Townhouse/Rawabett. Si ces lieux ont permis des premiers échanges et des découvertes, les artistes critiquent parfois la configuration des salles : trop petites, avec des marches ou des fauteuils. Dans l’idée de pallier ce manque, Zuli et Asem ont imaginé un lieu où différents artistes de la scène alternative - des groupes établis jusqu’aux DJs qui jouent dans leur chambre - pourraient se rencontrer autour d’un bar et sur le dancefloor. En novembre 2013, ils ouvrent VENT, un espace entre le club et la salle de concert. En désaccord avec le propriétaire des lieux, ils n’ont plus d’espace physique permanent depuis juin 2015 mais ils continuent à organiser des événements VENT dans des endroits différents.

Le bilan tiré par Asem, Zuli et Bosaina, qui travaille à leurs côtés sur les relations publiques et la communication de VENT, après deux ans d’activité est contrasté. Bosaina lance sarcastiquement « Il n’y a pas de scène! ». Zuli explicite : « Quelque chose était en train de se passer, mais depuis c’est resté un peu stagnant. Les choses se développent au Caire, mais très lentement. Je pense qu’on verra vraiment les fruits de notre travail dans dix ans».

Depuis sa création VENT accueille régulièrement des artistes internationaux ; des gros noms de l’underground (Ben UFO, Huerco S.) et de jeunes labels étrangers comme Lobster Theremin, Rhythm Section ou Danse Noire. Pour le trio derrière VENT, cette vitrine internationale est nécessaire au développement de la scène et fonctionne à double sens : d’une part, exposer les Égyptiens à des genres de musique qui n’existent pas ou peu en Égypte, et aussi présenter la musique égyptienne au reste du monde par l’intermédiaire d’artistes internationaux.

Souvent des artistes étrangers curieux de venir jouer à VENT les contactent par des DJs qui y sont déjà passés. Bosaina ajoute avoir reçu encore plus d’e-mails après la publication d’un reportage les concernant sur Resident Advisor, un site internet de référence en matière de musique électronique. La scène gagne en visibilité et les rouages du circuit international sont intégrés progressivement. Après avoir été sélectionnée pour la Red Bull Music Academy en 2014, Bosaina a joué au dernier festival Sonàr (à Barcelone) aux cotés d’Ismail et de Hussein avec leur groupe Wetrobots. VENT organise aussi régulièrement des soirées dans des clubs londoniens par l'intermédiaire d'un contact sur place.

Au niveau de la dynamique locale, Zuli et Asem affirment avoir fait jouer une quarantaine d’artistes cairotes. Pour cette nouvelle génération de musiciens, cela représente des premières dates dans un contexte professionnel, en étant payés, ce qui n’est pas une chose garantie au Caire si l’on s’écarte des promoteurs de confiance comme Mahmoud Refaat, patron du label de musique alternative 100 copies, désormais essentiellement concentré sur le mahraganat via le néo label ReTune Music. « Des salles comme Balcon Lounge et Cairo Jazz Club regardent notre programme et bookent les mêmes artistes que nous. Et c’est génial, c’est la raison pour laquelle on a lancé VENT », assure Zuli.

Lorsqu’il y avait encore un endroit fixe, les soirées du début de semaine étaient gratuites et celles du jeudi oscillaient entre 100 et 200 livres égyptiennes (12-24 €). Des prix dans l’ordre de ceux des festivals locaux comme le Downtown Contemporary Art Festival (auquel est désormais intégré le 100 Copies Electronic Festival) et des festivals émergents qui ont lieu dans le désert comme Cloud9 et Oshtoora. Toutefois, ces tarifs ne sont pas abordables pour la majorité des Égyptiens (le revenu moyen s’élève environ à 1 200 LE, soit 141 €).

Aya Metwalli est l’une des plus belles voix du Caire. Initialement seule, avec sa guitare, elle chante et compose des ballades rêveuses et mélancoliques. Depuis quelques années, et le cours de production qu’elle a pris à Epic 101 Studios, sa musique incorpore de plus en plus d’électronique. Comme ses pairs, Aya s’est construite sa propre culture musicale sur internet. Amr Alamy développe sur le sujet : “C’est un outil parfait quand il est bien utilisé. J’ai grandi aux Émirats Arabes Unis et j’ai ensuite déménagé en Égypte. Le fait de pouvoir écouter en ligne de la musique différente, provenant de différents endroits, c’est une manière d’ouvrir les yeux et de découvrir l’égalité ».

Sous l’alias 1127, Amr produit des tracks de club aux sonorités futuristes, avec des rythmes et un groove élastique qui tend vers la dance de Baltimore et d’Angleterre. “Il y a quelque chose, un feeling. Même si je ne suis jamais allé en Angleterre dans la vraie vie, dans les clubs et dans les raves anglaises. Mais je suppose que ça se traduit à travers internet, tu peux le capter”. Internet est aussi le moyen principal de partager sa musique avec un auditoire. Amr a sorti le dernier EP d’1127 sur Half Death, un label digital réunissant des artistes basés aux quatre coins du monde.

Sous le pseudo Gast. Muhammed Green produit une musique ambient très mélodique. Parfois, comme sur la récente track Dot, les pulsations et la ligne de basse penchent vers une techno hypnotique. Comme la plupart de ses pairs, Muhammed sort ses tracks sur son propre compte Soundcloud. C’est comme ça qu’il s’est fait contacter par les labels Anywave et Junkie Slang, respectivement basés à Paris et Barcelone. Ces deux catalogues accordent une attention particulière à la nouvelle scène cairotte : Anywave a sorti un EP de PanSTARSS et Junkie Slang un EP d’Aya Metwalli. Si Junkie Slang a permis à Muhammed et Aya de sortir leur musique via des plates-formes payantes comme iTunes ou Juno, les ventes ne suffisent évidemment pas à dégager des revenus conséquents.

Selon Amr, « Ça devient risqué quand tu commences à y penser comme un business. Pas seulement en Égypte, mais particulièrement ici. Si tu n’es pas un musicien pop tu ne peux pas vraiment vivre en vendant des sons. Je pense que de nos jours c’est dur de vivre seulement des performances live. C’est là où les labels, les blogs et les médias interviennent. Et en Égypte ça resterait dur d’en vivre même si tout ça était combiné ».

Au Caire, Cairo Scene et Mada Masr sont les deux sites internet d'information à couvrir les scènes électronique et alternative. Le premier passe régulièrement en revue les nouvelles sorties musicales et le second a plus l’habitude de remettre en question certains aspects du fonctionnement de la scène. A l’échelle régionale, le site internet Dandin (basé en Égypte) propose un concept intéressant; via sa plate-forme (en arabe), il permet aux utilisateurs d’uploader et de partager des fichiers audio et ce dans le but de faciliter l’échange de matériel artistique en provenance du Moyen Orient. Le jeune label Nawa Recording, basé entre Londres et Beyrouth, s’emploie également à promouvoir la musique alternative du monde arabe.

Hussein Sherbini, membre de KIK, a son avis sur la manière dont circule la musique entre l’Orient et l’Occident. Au printemps dernier, Hussein a sorti un album de rap intitulé Electro Chaâbi dans lequel il dénonce l’enthousiasme exagéré et le cliché culturel colporté par certains Européens dans la promotion du mahraganat. « En fait j’apprécie vraiment le mouvement organique du mahraganat, il mérite beaucoup d’attention. C’est plutôt que je trouve injuste que beaucoup d’artistes du Moyen Orient n’aient pas sa chance juste parce que ce qu’ils font est légèrement similaire à ce qui se fait en Occident. Je pense que ça serait intéressant d’accorder plus d’attention aux autres choses qui se passent dans cette région là ».

Article produit en collaboration avec Babelmed