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TOMATO CARTOON : LA CARICATURE ARABE S'UNIT DANS UN MENSUEL

TOMATO CARTOON : LA CARICATURE ARABE S'UNIT DANS UN MENSUEL

TOMATO CARTOON : LA CARICATURE ARABE S'UNIT DANS UN MENSUEL
  • Le Premier ministre jordanien Hani al-Mulki se tient devant un graphique qui symbolise l'inflation
  • Donald Trump se réveille à côté de la statue de la Liberté effrayée
  • Un terroriste passe un portique de sécurité avec des bâtons de dynamite en lieu et place de cerveau

Ces images sont toutes liées à l'actualité des derniers mois et ont fait la Une du magazine « Tomato Cartoon ». Ce mensuel d'une vingtaine de pages, distribué depuis décembre dernier avec le quotidien jordanien Al Ghad, est le premier magazine entièrement consacré à la caricature panarabe.

A sa tête, Naser Jafari, caricaturiste jordanien, qui a près de trente ans de carrière. Il a collaboré avec de nombreux titres de la presse libanaise, palestinienne et jordanienne et a reçu plusieurs prix internationaux : « C'était un rêve ancien » confie-t-il, « Tout ce qui transparaît de notre région du monde, ce sont les crises successives et le terrorisme. Nous voulions envoyer un message différent, civilisé, contre le terrorisme. Dans mon esprit, ce message devait provenir de caricaturistes de tous les pays. »

Une volonté qui s'affiche dans le titre et le logo du journal « Tomato Cartoon » : « La tomate fait partie de notre culture culinaire, c'est un aliment de base, accessible à tous, même aux plus pauvres. Et elle est présente sur tout le pourtour méditerranéen, c'était un moyen de sous-entendre que nous sommes connectés à nos voisins, comme la France ou l'Espagne. On mange des tomates, comme tout le monde. »

 

A LA RECHERCHE D’UNE COHESION REGIONALE

« Comme tout le monde », répète donc Naser Jafari comme un mantra, en mettant en avant la cohésion panarabe qui ressort de son magazine. « Je veux que les gens sachent que nous partageons les mêmes problèmes dans tous les pays arabes : corruption, terrorisme, gouvernements... Nous partageons également les mêmes rêves. »  La revue se veut témoin de l'époque actuelle, comme le précise Joumana Ghnaymat, journaliste jordanienne, dans l'introduction au premier numéro de Tomato Cartoon : « L’ambition de Tomato Cartoon est d'être un repère historique permettant de dater la période politique sensible que traverse le monde. »

Pari réussi à première vue, si l'on répertorie les thèmes abordés dans le premier numéro : du 81ème anniversaire de Fayrouz à la mauvaise habitude de tirer des coups de fusil dans le monde arabe pour toutes sortes d'évènements, en passant par Daech, la corruption, les prisonniers palestiniens, les réfugiés syriens, la crise des déchets au Liban et l'émigration des jeunes Marocains... Des dessins réalisés par dix-neuf caricaturistes, originaires de huit pays arabes, des Etats-Unis et de Turquie.

Naser Jafari est en contact avec des dessinateurs via les réseaux sociaux, qu'il considère comme un facilitateur pour la cohésion régionale. C'est par ce biais qu'il a par exemple proposé à Naji Benaji de participer régulièrement à Tomato Cartoon. Ce caricaturiste marocain fait partie d'un réseau de dessinateurs sur Internet, il témoigne : « Avant, on ne savait pas forcément ce que les autres dessinaient. Maintenant sur Internet, on peut suivre les parcours des autres. » Un avis que Yves Gonzales-Quijano, enseignant en littérature arabe et chercheur à l'université de Lyon II, modère : « Les dessins ont toujours beaucoup circulé, d'un pays à l'autre, il y avait des expositions, des concours et de nombreuses occasions de se rencontrer. Les grands pays de la caricature comme l'Egypte, le Liban, la Syrie, l'Irak ont toujours échangé. Mais il y a désormais une nouvelle école de caricature, dans le Golfe, assez moderne et intéressante. » Seuls exclus de cette dynamique régionale, selon le chercheur : les pays du Maghreb. « Il y a toujours eu une césure entre le Maghreb et le reste du monde arabe, d'une part à cause de la langue et d'autre part parce que la presse maghrébine n'a jamais réussi à imposer un journal qui a trouvé un public plus à l'Est dans le monde arabe. »

Naji Benaji a fait le choix de ne pas commenter ses dessins quand ils sont à destination d'un autre public que celui de son pays. Une grande partie des caricatures de Tomato Cartoon n'est accompagnée d'aucun commentaire, d'aucun dialogue, pour « toucher le plus large public possible », selon Nasser Jafari. La question de la langue a souvent fait débat dans la presse et la caricature arabes, dès leur développement conjoint à la fin du XIXe siècle. Yves Gonzales-Quijano revient sur cette question : « On a opté pour l'arabe classique ou arabe de presse dans les journaux, aux dépens des dialectes. Mais dans la caricature, quand il y a des dialogues, ils sont presque toujours en dialecte. C'est un indice que la caricature entretient avec son public un lien qui n'est pas celui de la communication plus savante, plus élitiste. » 

Ne pas commenter les caricatures pour trouver un public qui dépasse celui maîtrisant le dialecte local, est une stratégie pour ces dessinateurs qui voudraient voir naître une unité régionale dans leur domaine. « Ce magazine va nous donner un nouveau souffle, et souder nos relations entre caricaturistes arabes, après le printemps arabe qui nous a divisés. Avant, tous les caricaturistes arabes étaient unis autour d'une seule cause, la cause palestinienne, » explique Naji Benaji. Depuis les Révolutions arabes au printemps 2011, et surtout depuis le conflit syrien, l'opinion des intellectuels arabes diverge profondément : « Tout le monde se déchire sur les printemps arabes, notamment sur la question syrienne. La caricature en est le reflet » précise Yves Gonzales-Quijano. Selon lui, la cause palestinienne n’est plus la seule sous les feux des projecteurs aujourd’hui : « Chaque pays a des problèmes : pas de gouvernement au Maroc depuis les dernières élections, des tensions à la frontière sud de l'Algérie, l'inflation en Egypte et en Jordanie, la guerre en Syrie, en Irak, au Yémen... Dans ce contexte, la question palestinienne n'est plus au premier plan. » Sans compter le poids financier de l'Arabie Saoudite « qui contrôle de nombreux médias et tente un rapprochement avec Israël. Le dessin de presse palestinien est donc moins présent dans les médias institutionnels. »

 

UNE CERTAINE LIBERTE DE DESSINER

Naser Jafari a choisi de contourner les questions sensibles : pas de mention politique au conflit syrien, par exemple, dans Tomato Cartoon.  « On ne souhaite pas prendre parti. On préfère par exemple évoquer le conflit via le spectre des réfugiés. Mais on vise quand même Daech. »

Autre thème sensible qui n'est pas abordé dans Tomato Cartoon – et rarement dans la caricature arabe en général – est celui de la religion. « Nous voulons parler librement, mais sans blesser quiconque » explique le rédacteur en chef. Naser Jafari explique sans détours que Tomato Cartoon a été créé notamment en résistance par rapport à l'humour de Charlie Hebdo. Pour lui, comme pour Naji Benaji, caricaturer le prophète Mahomet, c'est aller trop loin et cette affaire a « heurté les gens dans leur foi et dans leurs croyances. » D'autres thèmes sont, de fait, évités dans la caricature du monde arabe. « Le triangle de l'interdit », explique Yves Gonzales-Quijano, « c’est la religion, le sexe et la politique. Mais la liberté dans la presse institutionnelle s'est considérablement réduite : si l'on compare ce qui se fait aujourd'hui avec des vieux dessins de presse égyptiens des années 1960 ou 1970, ils étaient nettement plus caustiques. » A l'époque on pouvait trouver des caricatures se moquant de cheikhs. « Mais gentiment, sans les insulter » précise-t-il, « un peu de la manière dont on se moquait de Don Camillo. »

Pour ne pas heurter donc, ou par choix culturel, certains sujets sont évités. Peut-on dès lors parler d’autocensure ? Naser Jafari et son équipe choisissent pourtant, à coups de crayon, de s'attaquer au thème de la politique, comme avec la Une du Premier ministre jordanien et du graphique sur l’inflation. Même s'ils n'ont eu aucun retour négatif pour cette couverture, cela ne signifie pas que cette liberté s'est acquise sans peine. « La Jordanie était l'un des pays les plus sûrs pour lancer ce projet » explique Naser Jafari. « Nous avons des syndicats, des lois qui défendent la presse. Les journalistes ne sont pas punis violemment par le gouvernement. » Mais pour obtenir les autorisations de publier la revue, l'équipe a du attendre près d'un an. Un long processus administratif que le rédacteur en chef ne s'explique toujours pas complètement. « Le projet étant le premier de ce type à être présenté à la commission des médias jordanienne, il a d'abord été soumis à examen par un comité officiel, avant d'être validé... Puis à nouveau mis de côté après un changement de gouvernement. »

Heureusement que la volonté de mener à bien le projet a dépassé tous ces obstacles et que la collaboration avec le journal Al Ghad s’est avérée solide. Le quotidien jordanien fournit en effet une aide technique et logistique pour l'impression du magazine et sa distribution. Le soutien des collaborateurs a jusque-là également été infaillible puisqu’ils fournissent les dessins gratuitement. « Nous cherchons des fonds, mais nous ne souhaitons pas qu'une organisation ou un gouvernement contrôle le contenu de nos publications, » explique Naser Jafari.

Le modèle économique de cette première revue panarabe consacrée à la caricature est donc encore fragile, mais cela n'empêche pas Naser Jafari de se projeter. Même s'il n'en fait pas sa priorité, il aimerait à l'avenir développer des partenariats avec d'autres journaux de pays arabes, pour distribuer son mensuel plus largement.

 

Contenu élaboré en partenariat avec Cineuropa